Les personnages d’Aurélie William Levaux, née en 1981 en plein milieu de la campagne belge, bien qu’ils soient cousus de fils joyeusement multicolores, ne sont pas à proprement parler des petites filles bien sages. Tout d’abord elles ont grandi, ont bien encaissé la vie de tous côtés, continuent bêtement à le faire, mais ne semblent pas décidées à rentrer dans le rang, elles emmerdent le monde, sont grossières la plupart du temps, et ont des élans insupportablement castrateurs. L’artiste dessine abondamment, au crayon, mais aussi à l’aiguille et aux fils, un travail de ménagère, dira-t-on, une manière de bien piquer aussi, de traverser le papier et de fixer les choses, de temps en temps quand c’est nécessaire, de rapiécer, comme en temps de guerre une vieille chaussette de l’être aimé. Aurélie William Levaux passe aussi volontiers à la peinture sur papier, en couleurs bien franches qui englobent les sujets les plus pénibles comme une aura éclatante, vibrante. Et comme elle publie fréquemment ( La Cinquième Couche, United Dead Artists, Atrabile, Le Dernier Cri…) et que ses dessins sont assortis de bulles comme dans les bandes dessinées pour faire genre, et de phrases en regard, elle recourt avec délectation et pugnacité au rouge dans des graphies qui s’affirment. « Tant qu’il y aura de la merde, il y aura de l’inspiration, je n’ai rien contre les hommes, mais ils font autant chier que les femmes ». A voir en galerie chez Pierre Hallet, Bruxelles ; D406, Modena ; Arsenic, Paris.
(Sur base du texte de C.Laurent, Libre Belgique)

Prédictions, Atrabile 2011
Parlons peu, parlons bien, parlons de Prédictions, livre hybride que l’on peut également qualifier de transgenre, né de l’association de deux sensibilités distinctes et complémentaires sous la houlette de l’éditeur suisse Atrabile.
Isabelle Pralong et Aurélie William Levaux ne signent pas une bande dessinée dans le sens où nous l’entendons généralement. D’après la pièce parlée Prédiction, les deux auteures se réapproprient le texte de l’écrivain autrichien Peter Handke afin de livrer des illustrations narratives en pleine page tour à tour drôles ou inquiètes, légères, colériques et préoccupées, en paraphrasant parfois, en détournant souvent, mais n’oubliant jamais de raconter, plus qu’une histoire, un cheminement artistique, intellectuel et sensible qui débute avec la prédiction et se conclut par la création d’une image.
Leur féminité affleure dans chacune des pages de l’album, coquette ici, là plus digressive, toujours affirmée et mise en avant comme un atout, une arme, une évidente valeur ajoutée au texte d’origine. Une entreprise rare et réussie, qui intrigue et captive tous les sens du lecteur, invité à solliciter non seulement ses yeux et sa cervelle mais aussi à manipuler et expérimenter différemment l’objet-livre qu’il tient entre ses mains, forcé de s’approcher pour lire et saisir de minuscules détails ou au contraire de s’éloigner pour absorber la forme qui englobe la page, le retourner, etc.

Autre originalité, les supports inhabituels utilisés par les deux artistes : le bois, le tissu, l’apport de différents matériaux accentuent la plasticité des illustrations, et donnent à réfléchir sur le livre lui-même. Lisse, le papier ne donne pas à ressentir sous les doigts toutes les qualités tactiles de l’oeuvre originale. Sommes-nous alors en présence d’un catalogue raisonné plus que d’un livre stricto sensu ? Le doute est permis, et pourtant cette frustration renforce le jeu d’écho et d’interprétation amorcé dans la démarche initiale, qui privilégie la tombée en abîme de la sémantique : textuelle d’abord, puis iconique, enfin sensorielle... Allez, avançons-nous à penser que les ombres d’Annette Messager et de Sophie Calle planent sur Prédictions.

"La feuille tremblera comme une feuille", "Le messie sera attendu comme le messie", "Le cri dans la bouche sera comme un cri dans une bouche", "Mais les poissons de la mer seront innombrables comme les poissons de la mer", "La nuit sera paisible comme la nuit", "La truie égorgée saignera comme une truie égorgée"... ainsi résonnent les prédictions de Peter Handke, pastiches des grandiloquentes mises en garde des prophètes bibliques. Découvrez maintenant ce que Levaux et Pralong en ont fait, et laissez-vous charmer par leur pertinence et leur indiscutable contemporanéité. Hey.

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